Photo #AnnikaSchmidt

Quand on tombe dans l'ordinaire, les passages les plus odieux de Nietzsche, redeviennent d'actualité......


"Malgré toutes les concessions que je suis prêt à faire aux préjugés monogames, je n'admettrai jamais que l'on puisse parler chez l'homme et chez la femme de droits égaux en amour: ces droits n'existent pas. C'est que, par amour, l'homme et la femme entendent chacun quelque chose de différent. Et c'est une des conditions de l'amour chez les deux sexes que l'un ne suppose pas chez l'autre le même sentiment, la même notion de l'"amour". Ce que la femme entend par amour est assez clair: complet abandon de corps et d'âme (non seulement dévouement), sans égards ni restrictions. Elle songe, au contraire, avec honte et frayeur à un abandon où se mèleraient des clauses et des restrictions. Dans cette absence de conditions, son amour est une véritable foi, et la femme n'a point d'autre foi.

L'homme, lorsqu'il aime une femme, exige d'elle cet amour là. Il est donc, quant à lui même, tout ce qu'il y a de plus éloigné des hypothèses de l'amour féminin; mais en admettant qu'il y ait aussi des hommes auxquels le besoin d'un abandon complet ne serait pas étranger, eh bien ces hommes ne seraient pas des hommes.

Un homme qui aime comme une femme devient esclave. Une femme, au contraire, qui aime comme une femme devient une femme plus accomplie... La passion de la femme, dans l'absolu renoncement à ses droits propres, suppose précisément qu'il n'existe point, de l'autre côté, un sentiment semblable, un pareil besoin de renonciation: car, si tous deux renonçaient à eux même par amour, il en résulterait, -je ne sais quoi-, peut être un espace vide ?

La femme veut être prise, acceptée comme propriété, elle veut se fondre dans l'idée de "propriété", de "possession". Aussi désire t'elle quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui même, qui, au contraire, veut et doit enrichir son "moi" par une adjonction de force, de bonheur, de foi, par quoi la femme se donne elle-même. La femme se donne, l'homme prend et s'accroît

Je pense que l'on ne passera par-dessus ce contraste naturel ni par des contrats sociaux, ni même avec la meilleure volonté de justice: si désirable qu'il puisse être de ne pas toujours avoir devant les yeux ce qu'il y a de dur, de terrible, d'enigmatique et d'immoral dans cet antagonisme. Car l'amour, l'amour complet et grand, figuré dans toute sa plénitude, c'est de la nature et, en tant que nature, quelque chose "d'immoral" en toute éternité.

La fidélité est dès lors comprise dans l'amour de la femme, par définition, elle en est une conséquence. Chez l'homme, l'amour peut parfois entraîner la fidélité, soit sous forme de reconnaissance ou comme idiosyncrasie du goût, ce qu'on a appelé "affinité élective", mais elle ne fait pas partie de la nature de son amour, et cela, si peu que l'on parler d'une antinomie naturelle entre l'amour et la fidélité chez l'homme: lequel amour est un désir de possession et nullement un renoncement et un abandon. Or le désir de possession finit à chaque fois qu'il y a possession...

De fait, c'est le désir plus subtil et plus jaloux de posséder, chez l'homme, qui s'avoue rarement et de façon tardive, cette "possession" qui fait durer encore son amour; dans ce cas, il est même possible que l'amour grandisse après l'abandon de soi...l'homme se refuse à avouer qu'une femme n'a plus rien à lui "abandonner" "


F.NIetzsche, Le Gai Savoir
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