L'être-ensemble politique est un être-entre: entre des identités, entre des mondes

Il y a un monde seulement lorsqu'il y a un point archimédien où le tout se déterritorialise, se détotalise et à partir duquel une subjectivité peut se substantialiser, peut venir à être dans le mode du soubresaut, des coups portés à la constitution déterminée, à son organicité, aux relations avec d'autres altérités.
La subjectivité qui se fait et se produit ainsi dans le monde a donc besoin de cet univers chaotique où tous les phénomènes de décompression sont au même temps des dispositifs d'autopoiese sur lesquels l'on voit se réaffirmer à chaque fois tous les territoires existentiels et les univers de référence incorporels.
Avec cette chaosmose le sujet est capable de se libérer de la présence totalisante du Moi mimétique en se laissant traverser par des lignes de rupture, de déviation et de déterritorialisation, où la subjectivité advient comme une multiplicité de mondes et où seul peut se donner ce que l'on appelle la responsabilité de l'autre.
Il est alors typique des sociétés d'aujourd'hui de se poser d'une manière réactive à ces procédés de chaosmose pour effacer, à travers une bien déterminée organisation et fixation spatio-temporelle, le danger représenté pas ce chaos où la subjectivité s'affirme dans sa facticité propre, dans la finitude essentielle de son être qui ne laisse pas de priorité à l'identité historique douée d'un passé, d'un futur et définie par des qualités fonctionnelles et juridiques.
La chaosmose semble permettre l'avènement de la subjectivité sans qualité, comme du corps sans organes, du temps qu'est production, libéré des limites ordonnées du passé et de l'avenir; le temps comme existence ne peut qu'être vécu et à chaque fois, l'existence dans sa finitude et dans l'exposition absolue de l' à chaque fois, ne peut alors qu'être vécue, elle n'est plus dialectique, elle est "à peine vivable".
Dans cette optique, l'être n'est plus le référant ultime et premier à la fois, qui renvoie au même titre que les autres absolus à l'identification ordonnée et nommable à des modèles abstraits et globalisants; l'être est plutôt la manière d'être, les manières qu'à chaque fois font de l'être une existence, une production d'existence.
C'est ainsi que cette subjectivité qui à chaque fois produit sa manière d'être, sera toujours excédante, multiple et singulière, immanente à sa finitude; au même titre, la relation entre le moi et l'altérité n'est plus une donnée préétablie qui régit ainsi les agencements affectifs et sociaux, mais elle est produite au même temps que l'existence singulière se donne (on pourrait dire à-soi et pour-soi/autre).
Se réapproprier des mécanismes de production de la subjectivité signifie les soustraire à l'organisation rigide des catégories étatiques et économiques imposées par les structures d'ordre qui régissent de plus en plus l'existence et ses modes d'être. La nouvelle subjectivité demande à être en tant que création et devenir, en tant qu'existence à chaque fois, factuelle et fluide.
Au même titre il faut que le temps ne soit plus la scansion linéaire réglée par le profit pour le profit du capitalisme mondial et que l'espace publique et politique ne soit plus simplement réduit aux organisations de loisir et de travail.
La politique doit sortir de l'impasse constituée par la prédominance de l'élément étatisant et devenir point de rupture et possibilité libérée de production créative; production qui embrasse à la fois le social, l'esthétique, le culturel. Ligne de rupture, cadence qui interrompe et fait rythme, transversale et traversée à la fois.
Une telle possibilité pour l'être en tant que singularité est ouverte seulement à partir d'une autre possibilité, celle de la révolution mais révolution maintenant et tout d'abord des existences, des vécus, des rapports singuliers et collectifs des sujets entre eux et avec les événements; la révolution politique doit avoir pour corrélât celle éthique, là où le monde peut être éthique seulement en raison de son être peuplé par des sujets qui vivent et agissent, dont l'existence est factive et finie. Il s'agit alors de repenser la limite de l'humain, comme de l'être, une limite face à laquelle l'existence s'expose et se regarde en regardant comme un abîme de puissance, une exposition qui peut dévoiler aussi l'horreur mais qui ouvre à l'homme la finitude immanente de son être.
Ce qui s'ouvre est l'événement qui montre l'essence dynamique et productive de l'être en tant que puissance désirante; une réalité de la puissance qui se présente comme critique radicale de toute vision du monde encadrée dans une pensée de la crise irrésoluble et de l'impuissance tragique de l'être et de l'action; les singularités qui constituent la puissance de la multitude, du monde en tant que multiplicité à chaque fois produite, peuvent offrir la possibilité pour la pensée et la pratique d'une nouvelle lutte révolutionnaire, possibilité qui est donnée en tant que circulation du sens commun des différences, dans l'espace-temps du communautaire comme co-existence des singularités, défi absolu à l'événement qui dévoile l'être stagnant de l'individualisation pliée sur elle-même.
Si la nouvelle subjectivité se donne comme plurielle, essence de la multitude, c'est parce que l'être n'est plus considéré comme un état, comme un fondement originaire identique à lui-même et immuable, mais parce qu'il est un avoir lieu, un 'est' qui advient à chaque fois, un événement qui se produit dans l'agencement de l'activité et de la passivité de la singularité qui se fait en tant que action et passion, désir de production de l'espace communautaire de l'avec.
L'homme qui est existence du et dans l'avec-autres est alors le monde, l'être monde ou le devenir monde, qui se découvre toujours et comme par nécessité sur le seuil de l'exposition à son essence finie; la pensée qui s'expose et se produit aussi dans ce devenir monde du sujet devient pensée de la limite et de la liberté, mieux, pensée de la liberté en tant que limite du 'soi', pensée-limite.
Le sujet qui pense, pense et expérimente ici politiquement la limite de son existence qui est finie car elle est à faire à chaque fois, à chaque fois comme le devenir monde et l'avenir au monde, à chaque fois comme le demande l'essence factuelle de cette subjectivité.
La politique doit alors ouvrir l'espace de la liberté en tant qu'espace du partage de la finitude de l'être, de l'être entendu comme être-en-commun; il s'agit d'une pensée de la liberté qui ne se réfère plus à une origine juridique et à une pratique légale de garanties offertes par l'institution de la loi; elle doit se poser comme dimensionnalité spatio-temporelle de l'ouverture de l'être des singularités qui ont besoin de décider à chaque fois de et comment être.
Exposition, destination à l'avenir, au venir à être de la singularité qui se partage dans l'être-en-commun, dans ce sens la politique devient l'ouverture au 'en', la possibilité de vie, d'écriture, d'action qui se produit comme 'entre', mais un être-en qui est à chaque fois comme la limite, à chaque fois commencement et fin.
La singularité semble constituer le défi aux disciplinarisations du pouvoir, la limite des structures de subjectivation qui n'ont plus maintenant à faire à des sujets individualisés et totalisables.
La singularité plurielle fait du sens en exposant la valeur absolue de son essence en tant que 'nous', c'est ainsi qu'elle devient le monde, ce monde est la valeur exposée dans la co-existence collective des êtres singuliers qui produisent le sens oublié du 'nous'.
"'Nous dit - et nous disons' l'unique événement dont l'unicité et l'unité consistent dans la multiplicité" .
Il semble de pouvoir dire que l'être du communautaire se donne dans l'avec des existences qui se présentent comme leur propre dehors, dans l'extériorité absolue qui met en commun le plus intime, l'intériorité du singulier. Dans cet être-en-commun, les singularités s'exposent dans la finitude de leur essence, la communauté devient communication qui circule et se partage dans l'entre de l'entre toi et moi, ce qui se montre est une communion comme exposition les unes aux autres des singularités; une telle communion prend alors la place du mythe totalisant de la communauté, il n'y a ici plus d'espace pour une histoire qui fonde l'individu dans la communauté, pour elle et à partir d'elle.
Les singularités s'exposent et viennent les unes aux autres, elles s'appellent et se perdent, ici est le sens politique du communautaire dans sa signification pré-originaire qui efface le mythe; le mythe est écarté et l'exposition devient réellement lacération, partage absolu et à chaque fois ultime de l'être face à la mort, seule possibilité pour produire l'être comme finitude; la certitude de la fin et de l'existence comme finie permet de paraître face à l'autre dans une extériorité absolue, extériorité originaire qui dévoile, dans la mort d'autrui, l'expérience de l'excès sans retour.
La mort devient l'exposition à sa propre finitude mais, au même temps, à la possibilité unique de se mettre en commun, en mettant en commun exactement ce que ne peut pas être mis en commun, la mort, la limite de l'existence en tant que dépassement déjà de la limite même.
L'être en commun comme essence de la singularité est un être affecté par une sorte de dehors qui reste toutefois inappropriable, il est le non lieu de l'être qui se dispose à sa lacération dans le partage et la comparution à soi et à autrui.
Si le fondement ontologique de la singularité est dans son être désir et raison productifs, lorsqu'elle se produit en tant que partage et comparution dans l'espace communautaire, elle se donne nécessairement en tant qu'éthique, éthique de l'exposition et de la participation au commun; seulement lorsque ce désir n'est plus désir de l'autre devant lequel le sujet s'expose et participe de son exposition dans la création du monde mais devient désir en tant que mythe de pouvoir et de domination de l'autre, alors l'ontologie féroce de l'être qui manque de l'objet absolu, manque absolument d'une éthique et se transforme en assujettissement et massacre.
L'entre met en relation l'écart, la différence, fait parler et donne un espace aux restes, il est l'écartement non seulement externe mais aussi interne, écart dans l'intimité de chaque singularité, écart qui fait de la place à la création du commun et au devenir toujours et à chaque fois le monde.
Nancy nous suggère que la nouvelle ontologie, qui est aussi une ontologie politique, doit recommencer par l'être qui se donne en tant que exposé dans l'avec, en tel sens il transmute le Dasein heideggerien en affirmant qu'il n'est autre que déjà l'être-avec, le déjà révélé qui présente l'on de l'on parle, du ça parle, là où l'on ne sous-entend plus que l'être parle, mais qu'il est parlé, alors l'on est toujours et déjà le nous de l'être-en-commun.
Giorgio Agamben semble aller dans la même direction lorsqu'il affirme que l'être est dit, l'avec de l'être n'est pas un attribut, une qualité supplémentaire d'une substance qui est déjà par elle-même pleine, mais il est le contenu essentiel de l'être en tant qu'existence; l'être ne peut se donner que comme singularité plurielle, il ne peut être dit ni agir que dans le réel et comme 'avec' de l'action, de la pensée communautaires.
"L'essere detto - la proprietà che fonda tutte le possibili appartenenze....- é, infatti, anche ciò che può revocarle tutte radicalmente in questione. Esso è il Più che Commune, che recide ogni comunità reale" .
L'être singulier-pluriel est l'ouverture au devenir de ce qu'auparavant était emprisonné dans la spatialité atemporelle de l'identique à soi, de l'être qui cherche l'autre pour en créer ou en détruire l'existence et ainsi se produire sa propre image.
En ce sens l'essence de l'être est le coup, le choc, l'accès, l'événement en tant que puissance qui s'explique à partir de son être singularité donc
action et passion de l'agir qui se donne dans l'espace collectif de l'avec, là où les sujets sont vivants dans l'agencement de la production du réel à travers une temporalité qui fait de l'un une partie coessentielle et autre du tout entendu comme multiplicité.
L'être-avec fait événement, il est le venir à être de la subjectivité comme collectivité de l'être qui est coexistence et qui se dit nous; la singularité dit nous à chaque fois là où aucun dieu, aucun pouvoir, peut le dire à sa place parce que ce nous est le fondement de son être et la seule possibilité pour une nouvelle action révolutionnaire.
Dans la constitution de l'espace en commun, il ne s'agit pas de repartir de l'être pour arriver à la configuration d'une communauté de l'être les uns avec les autres; il ne s'agit pas de partager le pouvoir et d'en participer proportionnellement; ici l'essence multiple et communautaire de l'être est originaire par rapport à toute construction politique, sociale ou éthique, elle est la possibilité tout cour pour le sujet d'être activement et politiquement en tant qu'existence finie et immanente.
L'être avec est curiosité de l'être qui s'expose à chaque fois à soi et au monde, curiosité qui se joue dans l'avec et dans l'écart de la mise-en-commun; c'est ainsi que l'espace politique devient l'espace ouvert à ce reste que, avec Agamben, l'on pourrait appeler la forme-vie ou la vie-nue, la puissance absolue de l'être homme, du devenir homme qui met en question toujours et déjà la possibilité même de vivre.
La nouvelle subjectivité a besoin à chaque fois de décider sur l'existence, de décider d'exister, d'en choisir le comment.
"La domanda sulla possibilità di una politica non statuale ha quindi necessariamente la forma: è possibile oggi, si dà oggi qualche cosa come una forma-di-vita per la quale, nel suo vivere, ne vada del vivere stesso, una vita della potenza?" .
La forme-de-vie semble exclure le procédures d'individualisation et de subjectivation des mécanismes de pouvoir étatique et semble rendre au sujet la possibilité d'exister en tant que devenir factuel, comme puissance finie qui met à chaque fois en question l'existence en tant que défi, pari sur l'ouverture de la vie; la vie devient alors production multiple d'agencements singuliers et d'événements absolus qui se font à chaque fois et ainsi existent.
Nancy nous dit comment l'existence a besoin d'être toujours une décision d'exister comme de ne pas exister, une décision sur la possibilité en tant que liberté finie de l'être; l'existence doit se configurer comme pure puissance et volonté qui choisit à chaque instant sur l'être et sur son être en tant que singularité.
Un tel pouvoir de l'existant qui décide d'être, exclue la nécessité de la conformation à l'image de l'identique proposée et renvoyée par le pouvoir qui se soucie de la vie et de ses modes; le nous du communautaire n'est jamais une abstraction généralisante légitimée par le mythe ou par la morale, il est par nécessité le lieu où, à travers l'énonciation du nous, est donnée à chacun la possibilité de dire aussi et au même temps, je; le nous est donc la production communautaire et
singulière d'un agencement où il n'y a aucune surcodification abstraite de l'individu, les différences sont toujours là et fondent le sens de la mise en commun où l'écart entre le moi et l'autre et le temps de production, fini mais jamais fermé, ouvre le temps de l'à chaque fois où la singularité accède et excède.
Le nous montre l'être en tant que acte, pratique qui se produit dans le temps de l'événement, comme temporalité qui advient et qui affecte politiquement le réel. Il ne s'agit pas de confondre le nous avec un concept, ni avec une Idée, il est action et passion, il compare comme pratique active, il part toujours de l'exposition réelle de chaque sujet qui se découvre dans le entre, qui découvre le je dans le nous.
En ce sens le nous advient toujours et à chaque fois comme une origine, originairement; au même temps lorsque l'exposition est privée de la comparution des singularités les unes aux autres, elle devient l'exposition violente d'une valeur de l'humain et de la communauté qui se veulent comme absolus sacrés; il s'agit, par exemple, de l'abstraction du nous qui devient, dans l'énonciation universelle des droits de l'homme, la surcodification de l'humain à travers son aliénation dans l'universel; il est énoncé ainsi une valeur absolue sans mesure et sans prix qui réponde à l'indifférenciation des sujets sacrifiables représentés par le peuple et la nation.
Il y a là toute la violence du pouvoir qui s'approprie de toutes les singularités que ne rentrent pas dans son image du monde, qui représentent les restes mis à l'écart, exclus du système territoire-droit-nation; pour le pouvoir il s'agit de recouvrir les existences exclues avec ses moyens de disciplinarisation ou de négation; il s'agit de renvoyer au-delà des frontières ou d'enfermer dans l'attente. C'est ainsi que les formes de vie ouvrent les portes des camps modernes, là où l'existence est suspendue, elle attend, privée de la possibilité de décider, privée de la décision sur le comment de son venir à être.
Alors la nouvelle subjectivité doit être entendue comme le devenir monde qui se produit à chaque dans la décision d'être, de s'exposer face à cette existence dont il en va de l'être même et il en va précisément en fonction de la création d'un espace entre, où l'avec et le nous peuvent se donner.
Le nous ouvre l'espace du communautaire où la singularité plurielle est appelée à faire renaître la politique, une communauté qui fait politique car elle met en commun l'écart, donne parole aux restes, expose finalement à chaque fois le monde.
"Une communauté de mondes de communauté qui sont des intervalles de subjectivation: intervalles construits entre des identités, entre des lieux et des places. L'être-ensemble politique est un être-entre: entre des identités, entre des mondes" .
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